INONDATIONS DANS LA LIKOUALA : QUAND LES EAUX EFFACENT LES REPÈRES, LA SOLIDARITÉ DEVIENT UN REFUGE

Des habitations englouties, des villages isolés, des récoltes détruites et des milliers de familles confrontées à une urgence humanitaire grandissante. Dans le département de la Likouala, les inondations ne se contentent plus de modifier le paysage : elles bouleversent les conditions d’existence de populations entières. À Épéna, Impfondo, Bouanela, Dongou et Enyelle, la montée des eaux impose une nouvelle réalité. Face à cette catastrophe, l’État, les organisations humanitaires et les ressortissants de la région tentent de coordonner leurs efforts. Mais derrière l’urgence des secours se dessine déjà une autre bataille : celle de la reconstruction.

Un territoire progressivement englouti

Là où s’étendaient autrefois les habitations, les chemins et les espaces de vie, l’eau impose désormais sa présence. Depuis plusieurs semaines, le département de la Likouala est confronté à d’importantes inondations provoquées par les fortes pluies et la montée des eaux. Une situation qui prend progressivement les dimensions d’une crise humanitaire majeure.

Épéna figure parmi les localités les plus durement éprouvées. Le district, dont une grande partie a été submergée, concentre une part importante des dégâts recensés. Mais la catastrophe ne s’arrête pas à ses limites géographiques. Impfondo, Bouanela, Dongou et plusieurs villages environnants sont également concernés.

Les chiffres témoignent de l’ampleur de cette dégradation. Le 14 octobre 2026, le gouvernement faisait état de 16 739 personnes sinistrées, réparties dans 2 738 ménages. Quelques jours plus tard, une nouvelle évaluation communiquée à la suite d’une mission gouvernementale faisait état de 42 847 personnes sinistrées dans le seul district d’Épéna. À la fin du mois d’octobre, la Croix-Rouge congolaise évoquait pour sa part environ 73 000 personnes sinistrées sans abri dans plusieurs localités de la Likouala.

Ces chiffres, établis à des dates et selon des périmètres d’évaluation différents, traduisent surtout une réalité préoccupante : la catastrophe s’étend et les besoins augmentent.

Derrière ces statistiques se trouvent des familles qui pour la plupart résistent encore au déplacement, donc contraintes de vivre dans l’eau, des enfants dont la scolarité est perturbée, des agriculteurs privés de leurs récoltes et des commerçants qui voient leurs activités paralysées.

Épéna, au cœur de la détresse

La situation d’Épéna illustre particulièrement la violence de cette catastrophe.

Lors d’une mission effectuée le 18 octobre, la ministre des Affaires sociales et de l’Action humanitaire, Lydie Pongault, a pu constater l’étendue des dégâts. La quasi-totalité de la ville était alors sous les eaux. Certains habitants avaient trouvé refuge dans des bâtiments publics, devenus des espaces de protection face à la progression des inondations.

Dans ces conditions, survivre au quotidien devient un véritable défi.

Comment se nourrir lorsque les moyens habituels d’approvisionnement sont perturbés ? Comment accéder à un centre de santé lorsque les voies de circulation sont submergées ? Comment garantir aux enfants un environnement sain lorsque les conditions d’hygiène se dégradent ?

L’eau, indispensable à la vie, devient paradoxalement une menace lorsqu’elle envahit les espaces d’habitation, contamine les sources d’approvisionnement et rend les déplacements difficiles.

L’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux soins constitue désormais une préoccupation majeure. Les risques de maladies diarrhéiques et d’autres infections liées à l’insalubrité augmentent, particulièrement pour les enfants, les personnes âgées et les personnes déjà fragilisées.

La catastrophe n’est donc pas seulement matérielle. Elle est aussi sanitaire, sociale et psychologique.

La bataille quotidienne pour se nourrir

Au-delà des habitations et des infrastructures, ce sont également les moyens de subsistance qui sont menacés.

Dans cette partie du pays, l’agriculture constitue une ressource essentielle pour de nombreuses familles. Le manioc, en particulier, occupe une place importante dans l’alimentation et l’économie domestique.

Or, les inondations mettent en péril les plantations. Selon les informations recueillies par les ressortissants mobilisés, le manioc commence à pourrir dans certains champs submergés.Une situation qui pourrait avoir des conséquences durables sur la sécurité alimentaire des ménages, y compris après le retrait des eaux. Car perdre une récolte ne signifie pas seulement manquer de nourriture aujourd’hui. C’est aussi perdre le fruit de plusieurs mois de travail, une source de revenus et parfois l’unique réserve permettant de traverser les périodes difficiles.

À cette difficulté s’ajoute un problème très concret : la cuisson des aliments. Le manque de charbon et de foyers de cuisson figure parmi les besoins signalés par les communautés.Il ne suffit donc pas d’acheminer des vivres. Encore faut-il permettre aux familles de les préparer et de retrouver des conditions minimales de vie.

Inondations à Epéna.

Inondations à Ibenga, Dongou.

L’État et les organisations humanitaires face à l’urgence

Face à l’ampleur de la situation, les pouvoirs publics ont engagé plusieurs actions pour organiser la réponse humanitaire.

L’acheminement de vivres, de produits non alimentaires, de médicaments, de bâches et d’équipements figure parmi les actions ménées. La recherche de sites sécurisés pour accueillir les familles déplacées constitue également une priorité.

La question logistique reste néanmoins déterminante. Dans un département où les déplacements peuvent être particulièrement compliqués lorsque les eaux envahissent les voies de communication, transporter l’aide jusqu’aux populations les plus isolées représente un défi majeur.

Un dispositif de ravitaillement combinant transport aérien et transport fluvial a ainsi été envisagé, notamment avec un pont aérien vers Impfondo.

De son côté, la Croix-Rouge congolaise a annoncé une opération d’assistance ciblant 13 500 personnes, soit 2 700 ménages particulièrement vulnérables d’Impfondo et d’Épéna.

Le dispositif prévoit notamment le déploiement de 110 volontaires pendant six mois.

L’organisation entend contribuer à la prise en charge des besoins humanitaires, notamment en matière d’accès à l’eau potable, d’hygiène et de protection des populations les plus exposées.

Ces interventions sont essentielles. Mais face à l’étendue du territoire concerné et à l’évolution de la catastrophe, la mobilisation des acteurs communautaires apparaît également comme un levier important.

Convoi d’aide humanitaire du gouvernement.

Quand les ressortissants deviennent des acteurs de secours

À des centaines, voire des milliers de kilomètres des zones sinistrées, une autre bataille s’organise : celle de la solidarité. Des ressortissants de la Likouala, originaires notamment d’Impfondo, d’Épéna, de Bouanela, de Bétou, de Dongou et d’Enyellé, ont décidé de mutualiser leurs efforts au sein de la Cellule d’urgence des Actions communautaires des ressortissants de la Likouala.

Leur ambition est claire : ne pas rester spectateurs de la détresse de leur département. Des cotisations sont organisées ainsi que la collecte d’autres objets de première nécessité.

Plusieurs localités et zones particulièrement touchées ont été identifiées : Épéna, Ibôlo, Koudoumou, Iyahou, Bouanela, Terre Bongouvou, Terre Eléké, Bossela, Lioussou, Bakandzi, Ibenga et Manfouéte, etc.

La cellule ne veut pas limiter son action à une collecte de fonds. Elle entend participer à l’identification des besoins, à l’organisation des acheminements et à la coordination des interventions. Parmi les premières pistes envisagées figure notamment l’acheminement de charbon depuis Pokola vers les zones sinistrées. Une opération qui suppose une organisation logistique associant camions, pirogues motorisées et différents points de relais.

Cette démarche révèle une réalité souvent peu visible dans les situations de catastrophe : la solidarité ne se résume pas à donner de l’argent. Elle consiste aussi à connaître le terrain, identifier les besoins réels, trouver les moyens de transport et rapprocher l’aide de ceux qui en ont le plus besoin.

Une urgence qui appelle des réponses concrètes

Pour les membres de la cellule communautaire, plusieurs interventions doivent être envisagées sans attendre. La recherche de sites secs pour mettre les familles à l’abri figure parmi les priorités. À cela s’ajoutent l’installation de latrines mobiles, la distribution de produits de traitement de l’eau, de solutions de réhydratation orale (SRO) et de produits désinfectants.

Le déplacement des personnes les plus vulnérables constitue également un axe de réflexion. Ces propositions traduisent une approche qui ne se limite pas à l’assistance alimentaire. Elles prennent en compte les conséquences sanitaires et les difficultés pratiques auxquelles les populations sont confrontées.

Dans les zones inondées, l’accès à une eau propre peut faire la différence entre une situation déjà difficile et une crise sanitaire plus grave. De même, l’installation de dispositifs d’assainissement adaptés devient indispensable lorsque les infrastructures habituelles sont inutilisables. L’urgence consiste donc à répondre simultanément à plusieurs besoins : protéger, nourrir, soigner et préserver la dignité des populations.

De Brazzaville à la diaspora : une solidarité à élargir

La mobilisation des ressortissants de la Likouala ne veut pas s’arrêter aux frontières nationales.

La cellule d’urgence envisage d’étendre son réseau à la diaspora, notamment en Europe, en Asie, en Australie et en Amérique. L’objectif est de fédérer les associations de ressortissants, de mutualiser les contributions et de donner davantage de cohérence aux initiatives de solidarité. Cette perspective est importante. Dans les situations d’urgence, les bonnes volontés sont nombreuses, mais les actions peuvent parfois manquer de coordination.

Une association intervient de son côté, un groupe de ressortissants organise une collecte, un particulier apporte une contribution. Toutes ces initiatives sont utiles, mais leur impact pourrait être plus important si elles s’inscrivaient dans une dynamique commune. La centralisation des contributions, l’identification des besoins prioritaires et le suivi des interventions constituent donc des enjeux majeurs pour cette cellule.

Au-delà de la collecte financière, la diaspora pourrait également contribuer par la mobilisation de compétences, la recherche de partenaires humanitaires et la mise en place de soutiens techniques.

Après les inondations, le difficile chantier de la reconstruction

Une fois les eaux retirées, la Likouala devra affronter une autre épreuve. Les habitations endommagées devront être réhabilitées, les infrastructures remises en état et les activités économiques progressivement relancées.

Mais l’une des préoccupations majeures concerne déjà la sécurité alimentaire. La destruction des plantations de manioc pourrait fragiliser durablement les ménages. La cellule communautaire réfléchit ainsi à des solutions permettant de conserver les récoltes après leur récupération, afin de limiter les pertes.

La question des activités génératrices de revenus se pose également. Comment permettre aux familles de retrouver une autonomie économique lorsque leurs principales sources de subsistance ont été détruites ?

Parmi les pistes évoquées figure aussi la création d’une organisation non gouvernementale humanitaire dédiée à la Likouala. Une perspective qui pourrait permettre de transformer la mobilisation actuelle en un mécanisme plus durable d’assistance, de prévention et de solidarité.

Car cette crise pose une question fondamentale : comment mieux protéger les populations d’un territoire régulièrement confronté aux contraintes liées à l’eau ?

Apprendre à vivre avec les eaux sans subir leurs conséquences

La Likouala est un département dont l’environnement et les modes de vie sont profondément liés aux cours d’eau. Cette réalité géographique impose de réfléchir à des mécanismes de prévention adaptés aux spécificités locales. La crise actuelle rappelle notamment l’importance des systèmes d’alerte précoce, de l’identification des zones à risque, de la préparation de sites de refuge et de la disponibilité de moyens logistiques capables d’intervenir rapidement.

Elle pose également la question de l’adaptation des habitations et des infrastructures aux réalités environnementales du territoire. L’enjeu ne consiste pas simplement à répondre aux inondations lorsqu’elles surviennent. Il s’agit aussi de réduire la vulnérabilité des communautés avant les prochaines crues.

Cela suppose une collaboration durable entre les pouvoirs publics, les collectivités locales, les organisations humanitaires, les partenaires techniques et les populations elles-mêmes.

Une région à reconstruire, une solidarité à pérenniser

Aujourd’hui, la priorité reste de venir en aide aux familles sinistrées, de sécuriser les personnes les plus vulnérables et de rétablir un accès minimal à l’alimentation, à l’eau potable et aux soins. Mais la catastrophe de la Likouala ne devra pas être considérée comme une simple parenthèse humanitaire qui se refermera avec le retrait des eaux.

Elle révèle la fragilité de communautés dont les moyens de subsistance peuvent être brutalement anéantis par une catastrophe naturelle. Elle met aussi en évidence l’importance des réseaux de solidarité, notamment ceux constitués par les ressortissants et la diaspora. De l’action publique aux initiatives communautaires, chacun est désormais appelé à prendre sa part dans cette épreuve. Car derrière les milliers de personnes recensées se trouvent autant de destins bouleversés, de familles en quête de protection et de communautés qui espèrent retrouver une vie normale.

Les eaux finiront peut-être par se retirer. Mais pour les populations de la Likouala, le véritable retour à la normale ne commencera qu’avec  la reprise des activités et la restauration des moyens de subsistance.

Sauver aujourd’hui, reconstruire demain et mieux prévenir pour l’avenir : voilà désormais les trois grands défis que pose la crise des inondations dans la Likouala.